Milan Kundera mal-aimé des Tchèques par Martin Danes
29 avril 2009 -Après un resserrement des vis dû à l’invasion soviétique en Tchécoslovaquie en 1968, l’écrivain Milan Kundera quitte son pays natal. Installé en France depuis 1975, il y conquiert une vraie notoriété mondiale et, à partir des années 1990, se met à écrire en français. De crainte de voir sa parole détournée, il n’autorise personne à traduire ces livres en tchèque ce qui fait que, à part quelques essais publiés en compte-gouttes, les lecteurs tchèques n’ont plus l’occasion de lire Kundera dans leur langue. Article de Martin Danes (www.danes.cz)

« Kundera publie sa Collision. » Le quotidien pragois Lidove noviny a ainsi récemment titré son compte rendu sur le dernier livre de l’auteur. Comme si l’attitude réservée des Tchèques à l’égard de leur compatriote, fraîchement octogénaire, avait sublimé dans l’incapacité de traduire fidèlement au moins le titre du livre d’essais Une Rencontre. A moins que la rédaction n’ait jugé le titre originel trop peu controversé pour un auteur, sujet à maintes controverses dans son pays.
Délateur communiste débusqué 60 ans après ?Lorsque, en octobre dernier, l’hebdomadaire pragois Respekt a accusé Kundera d’un acte de dénonciation policière, en 1950, cette révélation s’apparentait presque à une manne céleste, preuve tant espérée de la noirceur de l’âme du vieux romancier jugé d’une distance inexcusable vis-à-vis de ses compatriotes. Selon cet hebdomadaire, Kundera aurait balancé à la police Miroslav Dvoracek, revenu en espion d’Allemagne et ayant déposé une valise à la Cité universitaire habitée également par Kundera. Condamné à 22 ans de prison, Dvoracek en avait purgé 14 dans des camps de travail, avant d’être relâché.
Suite à ces allégations que Kundera avait rejetées en bloc, une polémique a opposé plusieurs grands noms de la culture internationale, prenant partie pour un des leurs, aux Tchèques croyant plutôt Kundera coupable, vu un procès-verbal d’époque déniché par l’accusateur et portant le nom de l’écrivain. « À l’époque des procureurs, qu’est-ce que cela veut dire, la vie ? Une longue suite d’événements destinée à dissimuler, sous sa surface trompeuse, la Faute.Pour trouver la Faute sous son déguisement, il faut au monographe le talent du détective et un réseau de mouchards. Et pour ne pas perdre sa haute stature savante, il lui faut citer les noms des délateurs en bas de pages, car c’est ainsi qu’aux yeux de la science un ragot se transforme en vérité. »Ecrit dans le chapitre sur Bertold Brecht, ce passage d’Une Rencontre ne peut tromper personne : avec ces paroles, Kundera répond à ses juges pragois prononçant sa condamnation morale à vie.
L’acharnement de certains vis-à-vis de Kundera pourrait en partie s’expliquer par cet esprit tchèque forgé à époque de la « résurrection nationale » des 18e et 19e siècles et selon lequel quitter la patrie égale pour un homme de lettre presque à la haute trahison.
« Si tu m'abandonnes, je ne périrai pas. Si tu m'abandonnes, tu périras ! »Dans le poème La terre parle (1921) du - très conservateur - poète Viktor Dyk, la patrie met en garde l’un de ses fils contre ses velléités de départ. Malgré le fossé qui les séparait de l’auteur, les communistes aimaient plus tard faire marteler ces vers face aux malheureux prisonniers du Rideau de fer.
Après 1989, le parlement de Prague a voté une loi sur les restitutions des biens expropriés par le régime communiste, limitant le champ des restitutions aux seuls citoyens tchèques résidant dans le pays (avant que la dite clause ne fût cassée par le Conseil Constitutionnel). Et l’actuel président Vaclav Klaus a plusieurs fois repété, à propos de ses compatriotes exilés sous le communisme, que « l’émigration n’était point une solution ».
En résumé : on ne pardonne pas un départ à un fils tchèque, à moins que le fautif ne décide de se repentir par un humble retour sur sa terre natale. Kundera non seulement n’y est pas retourné, il a consommé sa rupture en changeant de langue d’expression.
Derrière la longue inimitié opposant Milan Kundera à Vaclav Havel, marquée d’une polémique publique sur l’interprétation des événements de 1968, il y a le conflit, d’autant plus acharné que théâtral, entre un patriote prêt à des sacrifices pour son pays (rôle si bien assumé par Havel) et l’égoïste qui ne vit que pour soi (rôle attribué à Kundera).
Selon l’hebdomadaire Le Point, l’affaire tirée des fonds des archives de la police communiste tchèque aurait peut-être coûté le prix Nobel à Milan Kundera. Si l’écrivain n’a pas péri, après avoir tourné le dos à sa mère-patrie, celle-ci aurait tout fait pour l’empêcher d’avoir une vie trop facile.
Découvrez plus d'articles de Martin Danes,grand journaliste tchèque sur son site www.danes.cz, bientôt en français.


